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La cuisine sauvage

No. 1 — une journée inspirante avec Lina Bou
Je n’ai jamais autant de plaisir à découvrir l’ambiance du matin que lorsque j’ouvre les volets de la maison E. Le soleil perce derrière les immenses pins. La maison se réveille doucement. La vie se passe dehors, à l’intérieur le temps est paisible, tout respire les vacances. J’ai choisi d’inviter Lina Bou pour ce premier rendez-vous. Elle m’inspire cette vie en pleine nature. Lina cueille, prépare, mélange, associe les ingrédients avec créativité ... Chef cuisinière internationale, d’origine suédoie et espagnole, elle est installée en France depuis 7 ans. Passionnée par les plantes et les fleurs comestibles, elle prône une cuisine fraîche, simple, inventive et de saison.
 
Ce premier rendez-vous nous a permis de passer une journée paisible au cœur de la nature et d’expérimenter ensemble la cuisine sauvage : une cuisine au feu de bois sous différentes formes que l’on peut facilement refaire chez soi, de bonnes idées fraîches et naturelles. Après une balade en forêt pour découvrir la nature et les plantes locales, nous avons préparé les recettes imaginées par Lina : infusion d’aiguilles de pin, salade d’herbes et fleurs sauvages, poisson cuit dans des feuilles de figuier, légumes rôtis préalablement roulés dans la framboise écrasée... Puis nous avons partagé le déjeuner sur la terrasse à l’ombre. Nous avons longuement échangé avec Lina, au sujet de sa cuisine, ses origines, son parcours, sa façon de vivre... Après le déjeuner nous avons appris avec elle à observer la flore sauvage en la dessinant. 
 
Un grand merci à Lina pour cette super première journée inspirante! 
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Dans nos corps coulent la sève...

L’arbre a une écorce (sa peau), son corps est irrigué de sève (son sang) et il se met en mouvement en agitant ses branches (ses bras). C’est fascinant comme les arbres et nous sommes familiers. Ils ont précédé l’homme dans l’histoire de la vie et nous conservons encore des traces de notre ascendance arboricole, comme notre verticalité par exemple ou nos mains avec un pouce qui s’oppose à chacun des doigts. 
Nous associons les arbres à la terre, car ils y prennent racine profondément mais les arbres viennent de l’air. C’est une accumulation de polluants atmosphériques et d’eau. L’arbre absorbe le gaz carbonique qui nous fait le plus grand tort, il en conserve le carbone et rejète le dioxygène dont nous avons besoin. Les arbres ne demandent rien à personne, ils épurent et enrichissent notre air. Ils nous sont vitaux.

On parle de forêt cathédrale, cela évoque l’ampleur, la hauteur et le ressenti que l’on éprouve en entrant dans une forêt. Comme un sanctuaire propice au lâcher prise, à la méditation et à la considération de cette nature dont nous faisons partie. Les arbres nous enseignent le temps qui passe et la conscience de qui nous sommes. D’ailleurs en forêt, la mort n’est pas une fin en soi, elle contribue à la continuité de la vie et à l’interaction biologique du vivant. 

 

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Les arbres sont fascinants. Le mouvement des branches nous raconte leur interaction avec les arbres voisins. La forme de leur tronc exprime toute leur histoire. La capacité des arbres à s’adapter à leur milieu, à communiquer et à s’entraider est impressionnante. Leur sensibilité est aujourd’hui étudiée. Cela me passionne et je souhaitais collaborer avec une/un artisan qui possède cette sensibilité envers la nature et les arbres en particulier. J’ai rencontré Lucie et j’ai compris que nous étions habitées par la même sève. Lucie Nevers est boisselière, un métier oublié qui fait référence à la fabrication de petits objets et accessoires en bois. Le bois est une matière gorgée de détails, de noeuds, de failles. Ces indices nous confient à la fois toute la puissance des arbres et toute leur fragilité. La palette des teintes et celle des odeurs est immense et les transformations sont sans fin entre les mains d’un artisan comme Lucie. Je trouve cela tellement beau comme artisanat et je suis enchantée par notre collaboration. Je vous laisse découvrir Lucie à qui j’ai posé quelques questions...

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 Lucie, raconte-nous ton plus ancien souvenir avec les arbres. Une image de ton enfance, un moment, une émotion...

Je n'ai pas de souvenir spécifique. J'ai toujours cohabité avec la nature. Être dehors quand il fait beau, ramasser les feuilles du chêne parce qu'il en tombe beaucoup en hiver, grimper dans le cerisier du jardin. Mon enfance est empreinte de nature, de façon simple et évidente.

 

Si tu étais un arbre, lequel serais-tu ?

C'est difficile de répondre à cette question. Choisir un arbre plutôt qu'un autre m'est impossible. Ils sont tous tellement différents. Chaque arbre a ses spécificités, ses forces, ses faiblesses. Jusqu'au sein de la même espèce, les différences sont énormes entre les individus. Il n'y en a pas deux pareils, comme les humains.

 

Qu’est-ce qui t’as attiré dans le travail du bois ? Comment a démarré ton aventure ? 

Mon amour pour le bois est là depuis très longtemps. Enfant, pour un anniversaire, j'ai eu la joie de recevoir une valise contenant la version miniature des outils fondamentaux d'un atelier de menuiserie, dont une scie qui coupait pour de vrai ! J'ai, du plus loin que je me souvienne, toujours bricolé, bidouillé avec beaucoup de plaisir et d'application. C'est donc tout naturellement que le choix de faire un métier manuel s'est dessiné en grandissant. 

J'ai été confrontée dans mes diverses activités professionnelles à l'utilisation de matériaux présentant un risque sanitaire comme les diverses colles, les solvants ou encore les traitements ignifuges des bois. J'ai aussi pu constater la quantité incroyable de déchets bois qui pourraient être revalorisés, jetés par les ateliers faute de circuits faciles à utiliser.

 J'ai rapidement eu besoin de faire un bilan de ma situation professionnelle, des mes envies ainsi que de mes aspirations et j'ai eu envie d'y redonner du sens et de la cohérence. En créant mon atelier je pouvais choisir les origines des bois travaillés, privilégier la revalorisation des chutes d'élagage, n'utiliser que des produits de finitions naturels et salubres, ne travailler qu'avec des circuits courts ou encore choisir de fabriquer des objets durables plutôt qu'éphémères.

 

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Quelle est la partie de ton travail qui t’épanouit le plus ? Celle où tu laisses filer le temps sans t’en rendre compte.

J'aime tout sauf poncer ! J'aime choisir le bois, le fendre, le découper, rêver à partir de lui, dessiner les pièces, les façonner, les nourrir avec de l'huile et de la cire. Toutes ces étapes demandent du temps parce que tout est minutieux. J'ai fait le choix de me soumettre complètement à cette temporalité. En revanche, je n'aime pas poncer parce que ça fait de la poussière. J'aime beaucoup les copeaux mais pas la poussière. Et puis le ponçage est une étape beaucoup trop bruyante pour moi.  

 

Le contact du bois est à la fois sauvage à l’état brut et très doux, sensuel une fois travaillé. Raconte-nous comment se passent ces transformations sous tes doigts.

Je n'ai pas le pouvoir de fabriquer de la sensualité. Je ne peux que tenter de révéler ce qui est déjà là. Il n'y a pas de transformation de la matière à proprement parler, je la façonne simplement. Je suis spectatrice de ce processus. Comme si le bois décidait tout seul. Je suis au service de la matière. Quand je commence à travailler, je ne sais absolument pas où je vais. Je suis le fil du bois, c'est lui qui guide. Je suis donc toujours étonnée du résultat. 

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Écouter le bruit du vent dans les branches, prendre les arbres dans ses bras, faire une sieste à l’ombre d’un arbre... Qu’aimes-tu vivre avec les arbres ? 

Si j'entretiens quelque chose avec les arbres, c'est une relation plus spontanée que ritualisée.  En ce qui me concerne, il n'y a pas de rituel dans une rencontre. On se croise, on se salue, on se respecte, on prend du plaisir à vivre les uns avec les autres. En revanche, j'ai une petite habitude. Je ne sors jamais de chez moi sans petits sachets en papier au cas où je croiserai sur mon chemin quelques graines à récolter. 

 

Comment choisis-tu le bois avec lequel tu travailles ? 

Une attention particulière est portée à la sélection des essences de bois adaptées à un usage alimentaire. La majeure partie de cette matière première vient d'un circuit ultra court de revalorisation des déchets d'élagage, ce qui me permet de vous proposer des objets en bois d'arbre non abattu ! Je trouve aberrant de couper des arbres pour fabriquer des choses alors qu'on en coupe tant pour ne rien en faire. Les pièces sont taillées dans un morceau de bois massif ce qui garantit solidité et salubrité (pas de colle). Le choix se fait ensuite en fonction de certains critères pratiques comme la taille du morceau, sa résistance, etc. Et puis enfin, c'est là encore une rencontre. Plus le bois est émouvant, plus j'ai envie de travailler avec lui. J'aime sa singularité : ses imperfections, les traces que la vie lui a laissées, ses petites blessures, ses aspérités, ce qui le différencie des autres.    

 

Je sais que tu cultives certaines variétés d’arbres, que tu as entamé une petite pépinière. Est-ce important pour toi de participer au cycle de la nature, à une forme de reforestation ?

 La première motivation de la pépinière est la fascination. C'est extraordinaire de planter une noix et de regarder la magie opérer. Le fruit devient tige, la tige devient tronc, le tronc devient bois. C'est spectaculaire. Dans son livre (La vie secrète des arbres), Peter Wohlleben dit que « un arbre engendre un seul et unique successeur, lequel prendra sa place le moment venu ». Récupérer des glands pour les planter, c'est peut-être s'immiscer dans une histoire bien plus grande que moi, mais c'est aussi, à toute petite échelle, participer à la perpétuation de quelque chose d'essentiel.

 

Pourquoi as-tu accepté aujourd’hui de réaliser une collaboration avec la maison E ?

Cette collaboration fait sens car nous sommes animées par des valeurs communes. La Maison E défend un artisanat raisonné et responsable. Ce projet qui me touche est porté avec beaucoup de sincérité et de simplicité. J'aime travailler seule, je l'ai choisi mais je trouve passionnant de rencontrer d'autres regards qui permettent de prendre des directions inattendues, de me décentrer de ma pratique habituelle. Je suis très heureuse que l'histoire de mon petit atelier croise l'histoire de la maison E. 

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Je t’ai confié des dessins que tu as fais naître dans la matière de ce magnifique bois d’aulne. Comment as-tu appréhendé ces formes presque minérales et ce jeu d’équilibre dans le dessin des planches ? 

J'envisage mon travail comme la possibilité de donner à voir la singularité du bois. D'ordinaire, je tente de prendre le moins de place possible. J'essaie de disparaître, de fondre mon geste dans le fil du bois. J'écoute ce qu'il a à dire et je le suis, à l'aveugle. Là, en me confiant tes dessins, tu m'as demandé d'aller quelque part. Il a donc fallu concilier l'endroit où tu souhaitais aller avec le directive donnée par le bois. Ce jeu d'équilibre a donné naissance a des pièces que je n'aurais pas pu créer seule.

Merci Lucie ! 

Photos Lucie Nevers et Caroline Gomez

 

les rendez-vous

Une échappée à la maison E c'est vivre des balades en forêt pour respirer et comprendre notre lien à la Nature, des cueillettes sauvages à cuisiner au feu de bois, des pique-nique sous le chêne, des ateliers Nature, des nuits étoilées, des rencontres inspirantes (chefs, artistes, artisans, philosophes, jardiniers...), des temps suspendus pour remettre le vivant au cœur de nos consciences et de nos conversations.

 

LES RENDEZ-VOUS REPRENDRONT au printemps 2021

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précédemment à la maison E :

rendez-vous 01 • la cuisine sauvage
rendez-vous 02 • la vie en couleur

 

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